Il y avait parmi les photos de St Georges, ce portrait d’un soldat du début du XX° siècle que j’ai longtemps pris pour Henri Boutron mon arrière grand-père ; Né en 1882, il était de la ‘classe 1902’ ; il pouvait être un ‘bon candidat’ à qui attribuer ce portrait.
Pour m’en assurer à travers quelques ressemblances, il me fallait une photo identifiée de mon aïeul à 20 ans ; or, des photos de mon arrière grand-père Henri à 20 ans, il n’y en avait pas beaucoup…
Puis j’ai trouvé une photo du mariage d’Henri avec Flavie Godard, mon arrière grand-mère ; Henri était-il l’inconnu du portrait ? Assurément non… la comparaison n’avait rien de probant… en y regardant, plus rien ne collait : visiblement le jeune soldat du portrait n’avait rien à voir avec Henri … Et puis, sur le col de l’uniforme on identifiait le n° du régiment : le 95° RI, basé à Bourges ; Or, Henri n’était pas du 95° ; en 1902, d’après sa fiche militaire il était du 109° RI.
Si cet homme n’était pas un Boutron, pouvait-il être un frère de Flavie, un Godard ?
En ce début de XX°, seuls deux des frères de Flavie avaient l’âge du service militaire, 20 ans, dans la première décennie du siècle : Léon, né en 1885 et Marcel en 1887 ; et seul Léon, avait été affecté au 95°RI..
Léon Godard était-il notre inconnu ?
En regardant de plus prêt l’uniforme de notre inconnu, une chose m’intrigue : manifestement le pantalon n’est pas rouge garance comme le portaient nos jeunes soldats jusqu’en 1914 ; gris ? bleu ? peut-être… rouge surement pas !
Notre inconnu semble porter un uniforme, gris… ou bleu… ‘bleu horizon’ : le bleu horizon, n’a été adopté qu’en 1915, suite au désastre de l’entrée en guerre de 14, (le rouge des pantalons était des plus meurtrier); bleu maintenu jusqu’au milieu des années 1920.
Un autre détail m’intriguait aussi : un insigne sur la manche de l’uniforme de notre inconnu du 95°RI ; une lyre, preuve que notre soldat appartenait clairement à la Musique du 95ᵉ Régiment d’Infanterie. Notre inconnu n’est pas un simple fantassin mais un musicien ou clairon, intégré à la compagnie de musique.
Or ce type d’insigne, cette lyre que l’on voit distinctement, n’est pas porté avant 14 et même pas pendant les deux premières années de la Grande Guerre ; les insignes brodés de spécialité n’existent pas dans l’infanterie ; encore moins sur la manche. La lyre brodée (musicien, tambour, clairon) apparaît pendant la guerre (vers 1916–1917), et devient répandue après 1918 dans les tenues de sortie.
Or Léon Godard est mort au combat, le 9 septembre 1914… en rouge garance, sans insigne sur la manche ! Léon Godard n’est pas ; ne peut pas être notre inconnu…
Je me suis alors persuadé que l’inconnu devait être Fernand, mon grand-père, le fils d’Henri et de Flavie ; un Godard par moitié !
D’autant qu’en comparant l’inconnu avec des photos de mon grand père à 20 ans, il y avait une ressemblance évidente… Fernand pouvait être l’inconnu… né en 1909 ; de la ‘classe’ 1929, donc.
Et l’hypothèse s’est muée en certitude en poussant l’étude de l’uniforme, – notamment du ceinturon, des bandes molletières et du cordon porté à l’épaule ;
Avant 14, le ceinturon était en cuir fauve, marron claire et jamais porté seul sur une vareuse en tenue de studio ; le ceinturon noir est apparu avec la vareuse bleu horizon, vers 16/17 et typiquement mis en évidence sur les tenues de permission des photos de jeunes soldats des studios des années 1920.
Avant 1914, les soldats portaient des guêtres noires et un pantalon droit, jamais des bandes molletières. Les bandes molletières ont été généralisées à partir de 1915 ; portées avec une culotte d’infanterie comme celle portée par notre inconnu ;
Enfin le cordon, la ‘fourragère’ est une ‘fourragère de fonction’, portée par les musiciens et tambours et réintroduite après 1918 dans les musiques régimentaires. Elle sert notamment à maintenir le porte-partition, les cordons du clairon ou du tambour . Et est portée notamment dans la tenue de parade.
Nous sommes devant un musicien du 95ᵉ RI en tenue de sortie. Dans les régiments d’infanterie, les musiciens étaient regroupés dans la musique régimentaire, rattachée à l’état-major. Les musiciens régimentaires recevaient une tenue « plus belle que le service » : vareuse mieux taillée, insignes brodés plus soignés, cordons spécifiques. Ce que l’on voit sur notre photo : une tenue de musique régimentaire destinée aux sorties, concerts et photos officielles.
Tenue de parade ou de sortie des années 1919–1925, portée par les musiciens après la réorganisation de l’armée à la fin de la Première Guerre mondiale.
Il est donc fort probable que notre inconnu soit Fernand, mon grand-père.
Mais pourquoi et comment a-t-il atterri dans la musique régimentaire ? mystère…