Cimes et Racines – Bruno

Il est des documents de famille qui touchent à l’Histoire et raconte ce qu’ont pu être les difficultés de vie de nos ainés. C’est le cas de ce ‘Laissez-passer’, l’Ausweis de mon grand-père Fernand Boutron

Durant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), la France a vécu l’occupation des forces allemandes à partir de 1940.

A partir de 1943, l’Allemagne nazie, qui occupe donc militairement le territoire français, impose à l’ensemble de la population française l’obligation d’être munie d’un document appelé « Ausweis », qui veut dire en français « laissez-passer ».

Il s’agissait d’une carte d’identité allemande.

L’Ausweis faisait office de plusieurs documents en même temps : c’était à la fois une carte d’identité ou un passeport sur lequel étaient indiquées l’identité et la profession, mais aussi un permis de conduire puisqu’il donnait l’autorisation de conduire un véhicule à moteur.

Ce document permettait également d’obtenir une carte de rationnement pour être servi dans les magasins.

Mais ce document était essentiellement utilisé pour traverser la frontière intérieure 

Muni de cette carte, chacun pouvait circuler de la zone sud à la zone nord et inversement.

Pour passer de la zone occupée à la zone libre, les Français devaient franchir la ligne de démarcation, véritable « frontière intérieure » gardée par les soldats allemands, soit de façon officielle en obtenant très difficilement un Ausweis (carte d’identité) ou un Passierschein (laissez-passer) auprès des autorités d’occupation ; soit clandestinement par l’intermédiaire d’un « passeur » lié aux nombreux réseaux de résistance.

Mon grand-père avait un Ausweis pour son activité professionnelle ; il utilisait le camion gazogène du garage de Gièvre où il était mécanicien ;

De façon très humble, presque s’excusant des risques qu’il avait pris, il racontait avoir fait passer la ligne ‘occasionnellement’ à des ‘passagers’ en les cachant dans la benne, sous le bois du gazogène ;

Dont un certain ‘Maxence’ ‘Maximence’ ? ou quelque chose comme ça… Ma mémoire me joue des tours, la seule chose que je sais : c’était un chef important de la Résistance.

La ligne de démarcation à Chabris était un des points de passage les plus utilisés du Cher. Le camion gazogène de mon grand–père et son Ausweis  lui permettaient de circuler entre zones — c’était un atout très rare.

A ma connaissance, il n’y a pas de trace dans les archives de la Résistance de ces passages, parce que trop occasionnels, effectués grâce au gazogène du grand-père ; Les études et mémoires locales confirment toutefois l’existence de circuits et de passeurs autour de Chabris … et du Cher comme point de passage à Chabris — la zone était active pour les passages clandestins avant novembre 1942.

Cela dit, le silence des archives n’avait pas contrarié outre mesure mon grand père qui ne revendiquait rien d’ailleurs…

Beaucoup de personnes comme Fernand, ont aidé ponctuellement, sans appartenir formellement à un réseau, et sont donc restées invisibles dans les archives de la Résistance.

Pourtant, sans ces gestes isolés — un transport, un passage, un silence — rien n’aurait été possible.

Le fait qu’il ait eu un Ausweis, un camion gazogène, et qu’il ait pris le risque de cacher des passagers dans sa benne, c’est un acte de courage considérable, d’autant plus à Chabris, un point de passage sous surveillance. Beaucoup de résistants « officiels » ont dû leur survie à des gens comme lui.

Il est bon, il est juste de le rappeler…

Fernand Boutron à l'armée
Camion Gazogène - 2° guerre mondiale
Fernand Boutron, mon grand-père vers 1940
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